Extrême droite en Corse: quel(s) visage(s)?

A un an des Présidentielles où Marine le Pen arriverait, selon les sondages, au coude-à coude avec Emmanuel Macron au 1er tour, qu’en est-il en Corse aujourd’hui de la mouvance d’extrême-droite, au-delà même du RN? Quel est son profil, lors de cette Campagne 2021 pour les Territoriales? 

Tour d’horizon d’un courant politique à l’ancrage marginal dans le champ politique local, mais qui y connaît une hausse fulgurante et continue lors des élections présidentielles et européennes… 

Premier constat: aucune des deux listes d’extrême droite en lice aujourd’hui en Corse ne se définit comme…d’extrême droite -mais cette oblitération est devenue habituelle- ni n’a un candidat RN à sa tête, ce qui est en revanche nouveau. Lors des dernières Territoriales, le mouvement lepéniste affichait son nom!

François Filoni, qui conduit une liste intitulée Les nôtres avant les autres, a toutefois obtenu l’investiture du mouvement de Marine le Pen, contrairement à Jean- Antoine Giacomi,  qui conduit la liste Forza Nova-Corsica Fiera et est lui-même issu du RN, ce qui n’est pas le cas de Filoni. Cet homme politique ajaccien affiche l’identité idéologique la plus mouvante parmi les candidats de ces Territoriales: venu du Pcf, militant CGT puis FO, responsable local, à la fin des Années 90, du mouvement de Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur d’obédience socialiste et souverainiste, qui a nommé le préfet Bonnet en Corse, François Filoni a été ensuite élu à la mairie d’Aiacciu, sur la liste de gauche de Simon Renucci,  puis conseiller municipal et adjoint de Laurent Marcangeli, maire de droite, avant de rompre avec la majorité municipale ajaccienne et se présenter sans étiquette mais avec le soutien du RN aux Municipales de 2020 ! Un profil brouillé que son jeune concurrent bastiais de Forza Nova s’est bien évidemment empressé de mettre en exergue.

2e constat: la liste conduite par Jean-Antoine Giacomi, si elle est en rupture de ban avec le  RN, est davantage issue de ses rangs que celle de Filoni mais représente en même temps plus le visage d’une extrême-droite insulaire, qui s’appuie aujourd’hui sur un nouveau Mouvement spécifiquement local. C’est l’un de ses cofondateurs, Filippo de Carlo, qui a conduit la première liste de cette organisation lors d’une consultation électorale, en l’occurrence les Municipales de 2020, à Bastia. Son score avait été très faible:  2,07%. A la même époque, François Filoni recueillait à Aiacciu 4,41% des voix, plus du double donc. Ce serait la faiblesse du score du candidat bastiais, mais certains allèguent d’autres raisons possibles, qui expliquerait pourquoi De Carlo a été remplacé par Giacomi, plus jeune mais au nom (un peu) plus connu dans le monde politique corse, grâce à son père, maire de Prunu, un village de Castagniccia. Charles Giacomi avait conduit, lors des Territoriales de 2017, une liste soutenue par le FN, avant de quitter ce mouvement. Il n’avait obtenu que 3917 voix ( 3, 28%), bien loin des 14 176 (10,58% des votants) de sa formation, au 1er tour de 2015,  qui lui avait alors assuré, avec 9,09% au second tour, quatre élus à l’Assemblée de Corse, après un quart de siècle d’absence de l’Extrême droite dans cette institution.  

3e constat: dans l’Hexagone le RN, ou à défaut de lui des listes d’extrême droite, peuvent, lors de ces élections de 2021, espérer des résultats plus grands encore que dans le passé, face à une alliance entre la Droite, extérieure ou pas à la Majorité Présidentielle, et LaREM, qui permet à l’extrême droite de se positionner comme la seule force d’opposition véritable, susceptible de traduire le ressentiment populaire contre le Gouvernement. En revanche, la situation est différente en Corse.  La Droite s’y est réunifiée sous l’égide de Laurent Marcangeli et c’est une partie de la Gauche, notamment les Radicaux, qui se retrouve alliée avec le Pouvoir, via la liste de Jean-Charles Orsucci qui a reçu le soutien du gouvernement, affiché officiellement par Marlène Schiappa  C’est donc plutôt la liste du maire d’Aiacciu – qui arrive, selon les sondages du début juin, en seconde position derrière celle de Gilles Simeoni -qui pourrait drainer une partie de l’extrême-droite hostile au gouvernement mais aussi centraliste et opposée à la majorité territoriale nationaliste. Dans le cadre d’élections locales, l’espace politique pour les deux listes d’extrême droite actuelles est beaucoup plus réduit en Corse que dans l’Hexagone, vu la configuration spécifique du paysage politique insulaire. Les résultats des sondages dans l’île, publiés le 9 juin, sont d’ailleurs très faibles pour Filoni (4%) et bien plus encore pour Giacomi (1%).

4e constat: depuis le départ de Francis Nadizi, principal artisan de l’essor du mouvement de Marine le Pen aux Territoriales de 2015, la mouvance d’extrême-droite est en panne de leader en Corse, contrairement aux deux grandes forces en présence, les Nationalistes et la Droite, et aux centristes de Jean-Charles Orsucci, au capital sympathie assez bon dans l’opinion et qui a une assise électorale, même si elle s’est réduite. Aucun des deux courants locaux représentant la mouvance d’extrême droite n’est parvenu en revanche, depuis les dernières Municipales, à se doter d’une ligne politique cohérente et d’un chef de file en mesure de fidéliser un électorat et de s’imposer sur la scène institutionnelle. 

5e constat: c’est dans le Nord de l’île qu’émerge, depuis 2016, une volonté plus marquée d’ancrer dans le champ politique et institutionnel, une extrême droite « corsisée », au discours national-populiste, qui tente de récupérer les voix de Nationalistes insulaires déçus par l’évolution de cette mouvance. Ce courant s’était manifesté notamment avec la création d’une organisation appelée Leia Naziunale, née en 2016. Elle avait des militants et des relais dans l’Extrême-Sud de la Corse, plus connus en fait que ceux de Bastia, mais ils se sont mis en retrait pour la plupart. Cette structure s’était fait connaître notamment par le soutien très actif qu’elle avait apporté aux auteurs d’une violente campagne d’injures sur les réseaux sociaux et de menaces contre André Paccou, le représentant insulaire le plus en vue de la LDH, la Ligue des Droits de l’Homme.  Le Président de Leia Naziunale, Thierry Biaggi, est candidat de Forza Nova sur la liste 2021 de Giacomi et il l’était également sur la liste de Filippo de Carlo, aux Municipales de 2020 à Bastia.

Forza Nova, qui est présente pour la première fois à des Elections Territoriales, fait le grand écart entre un discours marqué par le Nationalisme français – d’où viennent ses fondateurs – et certains thèmes liés à la revendication identitaire corse, sans toutefois se définir comme d’obédience nationaliste insulaire. Quand son porte-parole parle des « fondamentaux nationaux », c’est à ceux de la France d’extrême droite qu’il fait référence. C’est en elle que Forza nova a puisé son adn. 

Un virage à 180°

L’organisation de Giacomi reprend de fait bien des éléments de langage du RN, tout en se revendiquant  comme « souverainiste corse ». A défaut de l’indépendance de l’île, elle se déclare favorable à une large autonomie de la Corse, grâce à une évolution institutionnelle qui lui permettrait d’acquérir un statut fédéral comparable à celui des Länder allemands…Une position en rupture avec celle de Filoni mais très différente également de celle de bien des colistiers de Giacomi, qui ont milité jusqu’à aujourd’hui pour la « France Une et Indivisible » revendiquée par le mouvement de Marine le Pen d’où ils viennent! Certains vieux soutiens de l’extrême droite en Corse ne manqueront certainement pas de voir dans le discours de Forza Nova un virage à 180°. Toutefois, même si Giacomi souhaite opérer une mue et se dissocier, par un discours « girondin », du centralisme de l’organisation lepéniste, une référence symbolique à l’origine affleure dans le Mouvement du jeune candidat: son acronyme est le même que celui de la formation fondée par Jean-Marie le Pen en 1972: le FN. Trace subliminale ou volonté de s’inscrire dans cette lignée, avant la tentative de lissage impulsée par Marine le Pen, difficile à dire.

Le nom du mouvement de Giacomi est par ailleurs l’homonyme presque parfait d’une organisation fasciste italienne très connue,  Forza Nuova, née en 1997 et dissoute en 2020. Peu probable que les fondateurs bastiais du Forza Nova insulaire n’aient pas eu connaissance de l’existence de ce mouvement, qui a  défrayé la chronique dans la Péninsule si proche. La gémellité dénominative affichée ne leur a donc pas semblé problématique…

De l’extrême droite tricolore à la revendication corse 

En attendant, à défaut de s’affronter avec leurs adversaires, c’est en premier lieu entre eux que les deux leaders des listes d’extrême droite, Giacomi et Filoni, ont eu la première altercation de la Campagne. Elle a porté sur le 63e candidat de la liste Forza Nova, Christian Ayela. Cet Ancien Combattant de 85 ans était toujours membre du Rassemblement National au moment où la liste de Forza Nova a été déposée. Il lui a donc été demandé par les responsables du RN de la quitter, ce qu’il a fait dans une première lettre, avant de décider, dans une seconde, de rester aux côtés de Jean-Antoine Giacomi. Au-delà de la polémique, le profil de ce candidat, ancien combattant membre du RN, témoigne lui aussi de l’ancrage dans l’extrême droite tricolore de la liste FN, malgré son faux nez « corsiste ». 

Les résultats de ces Territoriales serviront davantage à déterminer l’état du rapport de force entre les. deux courants de l’extrême droite, qu’à mesurer l’impact réel de son ancrage en Corse. En effet, le contexte politique lors des élections locales, encore plus cette année, ne lui donnera probablement guère l’occasion d’une avancée significative. Au fil de son histoire d’ailleurs, la hausse de son audience en Corse apparaît surtout à l’occasion des Présidentielles et des Européennes, où elle connaît un essor très fort et continu depuis 1988. 

Un brouillage idéologique

Si l’extrême droite ne s’ancre pas, pour l’heure, dans le champ institutionnel insulaire, ou ne le fait que de façon épisodique et marginale, comme en 2015, la « lepénisation » du discours gagne en revanche du terrain, de façon de plus en plus perceptible, dans l’île aussi, à la faveur d’un brouillage idéologique qui se développe. Les échos de cette « ultra-droitisation » des esprits résonnent avec virulence dans les réseaux sociaux. C’est surtout la forte implantation nationaliste corse qui a de fait bloqué l’émergence de l’Extrême droite, sur la scène politique et institutionnelle, en tant que mouvement constitué. Le verrouillage institutionnel induit n’empêche pas la diffusion de plus en plus large, dans le champ social et politique, de concepts et d’idées frappées au sceau de l’extrême droite et se parant parfois d’oripeaux identitaires corses revisités. Ce courant qui gagne en puissance mêle au racisme anti-maghrébin et à l’antisémitisme, la haine contre les organismes luttant pour les Droits de l’Homme et le ressentiment contre les élus nationalistes lorsqu’ils défendent ces droits, comme par exemple la proposition d’aide aux bateaux en difficulté transportant des migrants et à leur accueil.  

Se rassurer, face à la faible audience qu’ont les mouvements d’extrême droite dans les institutions politiques insulaires et dans la Campagne des Territoriales, en prétextant que les préférences affichées pour ce courant, lors de consultations non locales, ne correspondraient qu’à « un vote de protestation », est jugé aujourd’hui comme irresponsable par divers observateurs du monde politique corse. Difficile de leur donner tort. Ce vote-là a du sens, d’autant plus vu sa hausse constante et son ampleur. Aux Présidentielles de 2017 en Corse, Marine le Pen est arrivée en tête au premier tour avec 27, 88 % et elle a obtenu 48,52% au second tour! Un score 15 points supérieur à la moyenne enregistrée dans l’Hexagone…Une donnée d’importance historique et qui ne saurait être oblitérée ou minorée, quels que soient les résultats des listes Filoni et Giacomi à ces Territoriales.

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