Corse-Matin, entre tourmente et espoir

Avec la mort de Bernard Tapie et le départ du consortium CM Holding, le journal est devenu propriété exclusive du groupe La Provence. C’est pour ce même groupe que se livrent actuellement une guerre sans merci deux géants de l’Industrie. D’un côté Xavier Niel, fondateur de Free et multipropriétaire de médias, et de l’autre Rodolphe Saadé, boss de CMA-CGM, l’un des plus grands transporteurs maritimes au monde. En toile de fond pour les salariés, la peur d’une restructuration générale et l’espoir de conserver leurs emplois…

Bref historique

Pour comprendre toutes les conséquences du décès de l’ancien patron de l’OM sur le devenir du journal corse, il convient tout d’abord de s’intéresser au groupe la Provence. Bernard Tapie en possédait 89 % jusqu’au 30 avril 2020, date à laquelle le tribunal de Bobigny a placé en liquidation judiciaire ses sociétés. Les 11 % restants appartiennent à Xavier Niel, qui a aussi un droit de préemption sur les autres parts et la capacité de refuser un nouvel entrant. Dans un article du Monde daté du 4 octobre, on apprenait que ce dernier aurait garanti qu’il rachèterait toutes les parts le jour où Bernard Tapie disparaîtrait. Des procédures sont toujours en cours, mais les liens entre les deux hommes, tout comme l’intérêt de Xavier Niel laissent supposer à bon nombre d’observateurs que l’affaire était entendue bien en amont.

De gauche à droite, Rodolphe Saadé, Bernard Tapie et Xavier Niel

Seul problème : la possibilité pour Niel de s’opposer à un candidat au rachat du journal est contestée par le liquidateur judiciaire du groupe Bernard Tapie (GBT). L’audience en référé devant le Tribunal de commerce de Marseille aura lieu le 21 décembre. D’ici là, les cartes sont rebattues et, après plusieurs désistements, un nouveau compétiteur sérieux est entré dans l’arène : Rodolphe Saadé, PDG de CMA-CGM. Ce géant du fret, qui compte aujourd’hui plus de 110 000 employés de par le monde, est très ancré dans la cité phocéenne. Son siège social – la tour CMA-CGM, la plus haute de Marseille – est situé boulevard Jacques Saadé, nommé en l’honneur du père de l’actuel PDG.

Corse-Presse propriété exclusive du groupe la Provence

Le quotidien marseillais possédait initialement 51 % de Corse-Matin, qui n’est depuis le 1er décembre 2014 plus rattaché à Nice-Matin que par le nom. Les 49 % restants appartenaient au consortium CM Holding, qui avait annoncé vouloir s’en défaire depuis l’été. Ce rachat a finalement été confirmé par Jean-Christophe Serfati, PDG de Corse-presse, le 30 novembre.

L’offre de CMA-CGM  

Le 26 novembre dernier, Rodolphe Saadé a rencontré les salariés de La Provence dans leurs locaux marseillais. Après ces échanges, dans une lettre aux employés datée du 30 novembre, l’homme d’affaires a réaffirmé son « attachement envers La Provence et Corse Matin », promettant un investissement conséquent et le retour à l’équilibre des deux titres d’ici 2026. En cas de rachat, Le PDG a aussi assuré qu’il n’y aura pas de plan de licenciement économique, et qu’il maintiendrait à Marseille l’imprimerie de La Provence, ainsi que les activités de Corse-Matin sur l’île. Il souhaiterait également accroître les recettes de diffusion en « exploitant pleinement les opportunités du numérique ». Enfin, si son offre était retenue, Rodolphe Saadé s’engagerait à mettre en place des « règles strictes » pour garantir l’indépendance de la rédaction. À noter que CMA-CGM, principal employeur du secteur privé à Marseille, a très largement profité de la reprise mondiale des échanges avec un bénéfice net s’envolant à 5,6 milliards de dollars au troisième trimestre de cette année.

La stratégie de Xavier Niel

En 2019, lorsque Niel rachète 11 % de la Provence, tout le monde s’interroge : quel intérêt peut bien avoir le milliardaire, co-actionnaire du Monde, dans la cité phocéenne ? Ce n’est que plus tard que sa stratégie se dévoile peu à peu. En quelques mois, il rachète successivement Nice-Matin, France-Antilles et Paris Turf. Son intérêt se porte dans le même temps sur la Marseillaise, journal communiste en liquidation, pour lequel il fait une offre conjointe avec La Provence, avant de finalement jeter l’éponge. Il investit aussi depuis des années dans des médias web de différents horizons politiques, comme Mediapart, mais aussi ElectronLibre ou Causeur.

L’homme d’affaire tisse clairement sa toile dans le paysage médiatique où son influence grandit. Parallèlement, son objectif est aussi de redresser les finances de titres de presse à l’agonie, et durement impactés par la crise sanitaire. Pour cela, de nombreuses transformations devraient s’opérer, avec une réorientation franche vers le numérique. À la suite du rachat de Nice-Matin l’an dernier, un plan de départs « volontaires » a été proposé, et devrait concerner plus de 110 salariés, dont une trentaine de journalistes, sur les 850 emplois que compte le groupe. La crise sanitaire aurait par ailleurs laissé un trou de plusieurs millions d’euros dans le budget prévisionnel de l’entreprise de presse. Pour faire des économies, la création d’une nouvelle imprimerie dans le Var, commune avec La Provence, est envisagée. Ce centre, qui ouvrirait d’ici 2024, pourrait réaliser des éditions pour d’autres médias. Cette information a été confirmée depuis par la direction de Nice-Matin dans les colonnes de l’Express.

Corse-Matin dans le rouge

Le groupe Corse-Presse qui édite Corse-Matin compte actuellement près de 200 employés. Dans une lettre interne aux salariés datée de juin 2021, l’Intersyndicale du journal pointait un déficit de 4 millions d’euros net en 2020. En juillet, elle publiait dans ses colonnes un communiqué titrant « 200 emplois menacés ». On y apprenait que, malgré deux plans de départs « volontaires » réalisés en trois ans et ayant pour but de réduire la masse salariale, la situation financière du titre n’aurait cessé de se dégrader.

En termes de diffusion, selon l’ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias), le titre est passé de plus de 45 000 exemplaires payés en 2005, à 25 000 en 2020, dont 20 % en numérique, avec une perte sèche de 11% sur l’année en cours.

L’ombre de France-Antilles

L’arrivée de Xavier Niel aux manettes laisserait indéniablement pressentir de grandes transformations. À France-Antilles, le rachat du groupe, après liquidation, avait permis de sauver 126 emplois sur 235. La publication en avait été durement impactée. Stoppée nette en février 2020, elle avait pu reprendre en numérique au mois d’avril, avant que le quotidien soit de nouveau imprimé durant l’été. Le titre, qui comptait initialement trois versions papier (Martinique, Guadeloupe et Guyane), n’en compte désormais plus que deux. L’édition France-Guyane n’est plus disponible qu’en numérique.

L’avenir des emplois en Corse

Nul doute que si des moyens colossaux semblent être mis en place pour créer une « super imprimerie » dans le Var, celle de Lucciana, qui produit notre PQR (presse quotidienne régionale), sera passée au crible. Plus d’une vingtaine d’emplois y sont directement liés. Une situation que semble suivre de près Gilles Simeoni. D’après nos sources, le Président du Conseil exécutif se serait entretenu, durant l’été, avec Jean-Christophe Serfati, PDG de Corse-Presse et homme de confiance de Bernard Tapie. Leur échange, très discret, aurait porté sur l’avenir du titre, mais surtout sur une « restructuration nécessaire ». Lors de ce rendez-vous aurait été aussi évoqué le devenir de certains dirigeants de Corse-Matin dont celui de Roger Antech, Directeur de la rédaction du journal. Contacté par notre rédaction, Gilles Simeoni a confirmé avoir rencontré Serfati, fortuitement, dans le cadre d’un échange concernant le devenir des emplois de Corse-Presse, mais a assuré que la discussion n’avait en aucun cas porté sur les dirigeants du journal. Roger Antech pourrait quant à lui, selon nos dernières informations, être nommé très prochainement à Marseille.

Dans la bataille entre Niel et Saadé, l’offre de ce dernier semble clairement plus attrayante, mais encore faut-il attendre la décision du Tribunal de commerce de Marseille. Si ce dernier se prononçait en faveur de Xavier Niel, le liquidateur judiciaire n’aurait d’autre choix que de lui céder les rênes de la société, sans que la famille Saadé, aussi puissante soit-elle, ne puisse rien n’y faire. L’audience en référé aura lieu le 21 décembre.

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