Da l’attualità à a Storia – « OMBRE ROSSE » : EXTRADITION VERS L’ITALIE ?

Una combo con le foto dei 7 ex brigatisti arrestati in Francia. PRIMA FILA (S-D) Giorgio Pietrostefani, Marina Petrella ed Enzo Calvitti; SECONDA FILA (S-D) Roberta Cappelli, Sergio Tornaghi, Narciso Manenti,Giovanni Alimonti. ANSA

Le dossier concernant l’extradition d’anciens militants des Brigades Rouges et autres organisations d’extrême gauche, réfugiés en France depuis une quarantaine d’années, vient de ressurgir dans l’Actualité. Dix personnes sont concernées. Une est en fuite. Toutes pourraient être remises à la Justice italienne, à l’issue de l’examen de leurs dossiers. La procédure fait suite à des négociations menées entre Paris et Rome. Retour sur un spectaculaire revirement de l’Etat français, et informations inédites à la clé.

C’est en 1985 que l’Etat français, par la voix de François Mitterrand, s’était engagé à de pas extrader les activistes italiens d’extrême gauche auteurs d’attentats lors des Années de plomb. Une exigence pour pouvoir bénéficier de cette mansuétude : l’abandon de la lutte armée. Depuis cette époque et jusqu’à aujourd’hui, seules deux demandes d’extraditions ont été accordées – en 2002 et 2009 – sur les 200 réclamées par l’Italie. L’une des deux personnes livrées à Rome a été le célèbre Cesare Battisti. Ayant fui la France en 2009, il avait été arrêté en Amérique du Sud en 2019 et ramené en Italie.

La “fierté” du Ministre

Les demandes d’extradition portent aujourd’hui sur dix dossiers. Parmi les personnes sur la sellette se trouvent deux femmes : Roberta Capelli, 69 ans, et Marina Petrella, 66 ans, dont Nicolas Sarkozy s’était déjà opposé à l’extradition en 2008, en raison de son état de santé ! C’est une condamnation à perpétuité qui l’attend en Italie.Le Ministre de la Justice et ancien avocat, Eric Dupond-Moretti, s’est dit pour sa part « fier » de participer à cette action de l’Etat concernant les extraditions. Selon l’Elysée, cette procédure n’est pas en rupture avec la « doctrine Mitterrand » car les militants concernés sont accusés de crimes de sang, un profil qui les excluait -théoriquement du moins- de l’asile accordé par la France. 

En réalité, l’Etat français, récusant les dérives judiciaires italiennes visant l’extrême gauche, a protégé aussi durant 40 ans des activistes accusés de meurtres. Le cas de Marina Petrella, condamnée pour des attentats meurtriers, en témoigne. En 1994, sous un régime de Cohabitation, son extradition a été demandée par l’Italie et son adresse à Paris était connue, car elle l’avait communiquée au Procureur de la ville à la demande de son avocate. Elle ne sera pourtant pas extradée, tout comme Cesare Battisti durant des décennies et bien d’autres, parmi les 200 cas réclamés par l’Italie. L’un d’eux, Alvaro Lojacono, avait même été arrêté … en Corse, en 2000, et libéré.

« Une trahison innommable de la France »

C’est donc bien une indéniable rupture qu’a opérée Emmanuel Macron avec une tradition respectée, d’un bord à l’autre de l’échiquier politique français. Il accélère même son action aujourd’hui, à la demande des Italiens, pour empêcher que des anciens activistes échappent à la prison grâce à la prescription. Pour l’un d’eux, en fuite aujourd’hui, elle arrive à échéance le 15 mai. Pour d’autres, elle est imminente aussi. L’opération, très médiatisée, est en tout cas un beau coup de Communication aussi pour le Gouvernement italien. Il a d’ailleurs salué haut et fort la « décision historique » de Paris, qui referme un vieux litige entre les deux Etats.

Pour Me Irène Terrel, l’avocate de cinq des anciens militants interpellés, la décision d’Emmanuel Macron est une « trahison innommable de la France ». Elle a fait part de son indignation auprès de l’AFP : « Depuis les années 1980, ces gens-là sont sous la protection de la France, ils ont refait leur vie ici depuis 30 ans, sont installés au vu et au su de tous, avec leurs enfants, leurs petits-enfants… et au petit matin, on vient les chercher, 40 ans après les faits ? C’est innommable et irrecevable en droit”.

Au-delà d’autres avocats, seules quelques voix se sont publiquement élevées en France contre cette procédure, notamment dans les sphères de La France Insoumise, les milieux d’extrême-gauche comme le Collectif Bellaciao et les Associations humanitaires comme la Ligue des Droits de l’Homme.

Vindetta d’Etat

Les observateurs s’interrogent sur les réelles motivations d’Emmanuel Macron. En premier lieu, certains y voient un appel du pied aux électeurs de Droite, à la veille des Présidentielles. Les extraditions auraient également pour objectif de réchauffer ses relations avec l’Italie, très tendues ces dernières années. Il veut aujourd’hui les apaiser, vu l’importance qu’il entend donner à l’axe franco-italien dans les nouveaux enjeux européens, économiques, sécuritaires et géopolitiques.

Quant à l’Italie, à l’inverse de nombreux pays au passé marqué par la violence politique – comme la France d’ailleurs- la question d’une Amnistie générale n’y a jamais été mise à l’ordre du jour par le Pouvoir. Il récuse une telle voie, nécessaire pour tourner vraiment la page des Années de Plomb. Selon certains spécialistes, il s’efforce au contraire de surmédiatiser le spectre de la violence politique d’extrême-gauche pour désamorcer la reprise des revendications sociales radicales. Il est conforté aujourd’hui, dans la poursuite d’une interminable Vendetta d’Etat, par le Président de la République française, qui rompt de fait avec tous ses prédécesseurs, de Gauche comme de Droite, sur la question très symbolique des extraditions.

Un revirement historique

De quoi la rupture historique de Macron sur ce dossier est-elle le nom ? Que penser d’un tel revirement diplomatique, quant à « l’Europe de la Justice », qu’il entend promouvoir ? Si l’asile politique est remis en cause pour des personnes qui ont refait leur vie en France et qui ont cessé toute lutte depuis quarante ans, qu’en sera-t-il concernant d’autres, arrivées plus tardivement et opposées, dans l’Actualité, à des gouvernants populistes et antidémocratiques qui réclameront qu’elles leur soient livrées ?

Le Garde des Sceaux en tout cas semble prêt à tourner la page de l’ancienne protection accordée aux activistes italiens sans se poser de questions. « Je n’ai strictement aucun état d’âme » a-t-il déclaré par rapport aux personnes en instance possible d’extradition.

 

La procédure va toutefois prendre du temps. Un an et demi serait nécessaire au moins, selon Eric Dupond-Moretti, pour examiner les dossiers au cas par cas avant de livrer -ou pas- les dix personnes à Rome. Pour un voyage qui pourrait être sans retour… En effet, les extradés ne vont probablement jamais plus revoir la liberté, ou seulement les dernières années de leur vie, au vu de leur âge, des condamnations qui les visent et de leur état de santé, pour certaines d’entre eux.

Pour l’heure, après avoir été brièvement interpellés, ou – en dehors d’un qui est toujours en fuite – s’être présentés d’eux-mêmes à la Justice, les personnes concernées ont été relâchées, mais placées sous contrôle judiciaire strict.

Zitti è muti

Vu la proximité géographique de l’Italie et de la Corse, plusieurs anciens membres des Brigades Rouges ont en fait transité par l’île, dans le passé. L’un d’eux, Alvaro Lojacono, de nationalité suisse, après une incarcération pour des attentats, de 1989 à 1999, a été arrêté en juin 2000 dans l’île, à l’Ile-Rousse, où sa mère avait une résidence. Il était présenté à l’époque … comme l’un des ravisseurs d’Aldo Moro – le célèbre homme politique italien tué en 1978 – mais ces accusations ont été abandonnées. Il n’a pas été extradé et a été relâché, après cinq mois passés à la prison de Borgu. Il a ensuite quitté l’île.

Un autre ancien brigadiste s’est quant à lui établi en Corse et a fondé une famille. Il n’est pas concerné par l’extradition. Son affaire a été officiellement prescrite en 2013. L’auteure de cet article n’a pas cherché à le contacter pour connaître sa réaction aux derniers évènements, eu égard à la discrétion qu’il observe sur le sujet et au caractère très sensible de la question.

La plupart de ces exilés politiques italiens sont aujourd’hui peu enclins à témoigner, vu la situation et la droitisation ambiante. Rien n’est écrit de fait dans la loi à leur sujet en France, même pas la « doctrine Mitterrand », qui n’a donc pas de valeur juridique.

Les Rouges et les Noirs

Le sort des anciens activistes d’extrême-gauche, dans leur pays d’origine comme d’adoption, interroge. L’universitaire Alessandro Stella, lui-même réfugié en France mais dont l‘affaire est prescrite, souligne dans une interview accordée au journal La Montagne, fin avril 2021 : « on va arrêter des gens 40 à 50 ans après les faits ! Hormis contre Klaus Barbie et quelques dignitaires nazis, dans quel pays et contre qui dans le monde a-t-on appliqué cette loi imprescriptible de vengeance ? »

En Italie-même, les fascistes Mussoliniens ont été amnistiés dès 1946 par le Communiste Palmiro Togliatti, Ministre de la Justice ! En France, les Collaborateurs, dont certains compromis avec les Nazis dans des dossiers très lourds et condamnés par les tribunaux de l’Epuration, ont été amnistiés entre 1947 et 1953.

C’est bien en revanche à la mort en prison que semblent destinés les activistes rouges des Années de plomb, qu’Emmanuel Macron veut livrer à l’Italie, près d’un demi-siècle après les évènements concernés… Leur présentation par l’un des principaux acteurs de leurs possibles extraditions en dit long sur l’ampleur de la désinformation à leur sujet. Lors d’une interview télévisée sur Tf1, le Ministre de la Justice a en effet attribué à leur mouvance toutes les victimes italiennes des Années de plomb. Or d’après les historiens spécialistes du sujet, bien plus de la moitié des morts est à imputer à l’Extrême Droite.

L’attentat le plus meurtrier, celui de la gare de Bologne, qui a fait 85 morts et 200 blessés, vient de ses rangs. Elle a été utilisée à l’époque par les Réseaux clandestins de l’Otan, appelés Stay Behind, dans le cadre d’une « stratégie de la tension » en Italie. Très peu d’auteurs et de commanditaires du Terrorisme Noir, en partie lié à ces Réseaux connus en Italie sous le nom de « Gladio », ont été jugés, incarcérés ou recherchés, contrairement à leurs adversaires – ou leurs peines ont été vite réduites.

La chasse contre les autres, conduite aujourd’hui mano en la mano par Paris et Rome, continue. Le nom donné à l’actuelle opération ? « Ombre rosse » … Quant aux Ombre Nere, la lumière restant à faire à leur sujet n’est plus guère à l’ordre du jour.

Laisser un commentaire

Corsica.news

GRATUIT
VOIR